L'instant est là. Il est fécond de tous les possibles.
Tout dépend de la direction que l'on donne à ces possibles.
Et cela procède d'abord d'une décision, ensuite de l'adaptation de ces décisions aux circonstances, bien sûr.
Le monde est comme il est, et c'est bien comme cela!


Il y a tant de chemins possibles!


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Mon grand-père avait cette capacité fantastique de s'intéresser au moment présent. D'un coup d'un seul, il était dans cette attention à ce qui est, totalement. C'est avec lui que j'ai appris que la peur se situe dans l'avant ou l'après, dans le jeu que la pensée produit avec le temps, dans ce qui a été et qui pourrait se reproduire, dans ce qui pourrait être. Dans le moment même que nous vivons, lorsque nous sommes présents à nous même et aux choses, pas de peur! Dit comme cela, ça paraît impossible bien sûr. Cette expérience d'être totalement présent se fait en deçà ou au delà de la pensée, dans l'expérience du souffle tel qu'il est, dans le fait de vivre parfaitement le moment présent. Dans toutes les expériences que j'ai pu faire, je n'ai que très rarement connu ces moments de "présence-à-ce-qui-est". Toujours un peu en arrière, ou un peu en avant. C'est le jour de cette expérience avec l'insecte escaladant ma jambe qu'il me fit expérimenter la première fois un moment de méditation, de présence au moment présent.
Après le gouter, il plaça deux pommes de pin qui se trouvaient là, sur le dessus d'un rocher se trouvant juste à côté de la souche sur laquelle j'étais assis. Il le fit tout en m'expliquant que pour aborder le travail sur les peurs, il était bon que je sois calme. Je m'en souviens aujourd'hui comme si cette découverte datait de quelques heures. Quand nous sommes présent à ce que l'on vit, il devient beaucoup plus facile de mémoriser ce qui nous construit bien. Il me fit asseoir sur les pommes de pin, qui appuyèrent ainsi sur mes ischions. C'était désagréable. Il me dit d'attendre et d'expérimenter, de faire en sorte d'accepter cette présence étrange et d'accueillir en quelque sorte les pommes de pin comme un coussin moelleux. C'était vraiment étrange, et je remarquai bientôt que ma respiration s'approfondissait, que mon souffle s'allongeait. Il me fit redresser le dos, le mettre bien droit, me lâcher dans mes épaules, et m'invita à me rendre attentif à ce que je ressentais de mon intérieur, puis à fermer les yeux et à observer ce qui se passait. Je me souviens qu'à un moment, j'eus la sensation de quitter ma manière d'être au monde. L'air me parut plus frais dans mes poumons, les bruits dans les branches plus doux, les chants des oiseaux plus limpides. Je ne sais combien de temps passa ainsi. J'ouvris les yeux, et le jour me parut plus lumineux. Je ne sentais plus les pommes de pin sous mes fesses, j'étais là. Pleinement là. Je fus secoué d'un mouvement parti de l'intérieur de moi qui me surprit.
Mon grand-père sourit. "-Étonnant non? Je ne répondis rien. Je me sentais juste bien. -Bon, dit-il, nous pouvons parler de la première plante-peur que nous allons étudier, afin qu'elle ait à la fois une place dans ton jardin, puisque les graines y sont déjà, et aussi que tu saches comment contenir sa prolifération. Car vois-tu, tous les jardins contiennent toutes les plantes-peur, et nous, les jardiniers, nous avons à empêcher qu'elles prennent toute la place. -Pourquoi? -C'est notre travail, soit nous les laissons proliférer naturellement et il n'y aura plus de place pour les plantes-amour, soit nous les contrôlons, et nous cultivons les plantes-amour.
-C'est comme pour le loup noir et le loup blanc? -Oui, c'est pareil." Je me souviens de son regard à ce moment là. Je sus au plus profond de moi ce qu'est un regard d'amour.

Peut-on décider de se souvenir de certaines choses? ...Probablement!