Il y a des jours où la marche est rapide, presque nerveuse.
Il y a des jours où elle est tranquille et douce, elle se pratique le nez et le regard en l'air, la jambe légère et le pas aérien. Des jours où la tonalité des pensées est empreinte d'un reste de joie, comme le souvenir d'un excellent repas, des senteurs rondes et profondes d'un vin capiteux.
Aujourd'hui, je traverse le jour de cette manière, empli encore de ce que je disais de la joie, de cette position de l'amoureux qui se sait amoureux et à qui ce savoir se suffit à lui même. Se savoir amoureux, plutôt que de se savoir aimé... Quoique les deux peuvent coexister; mais surtout, puiser dans l'état amoureux cette orientation qui permet, au delà de la réalité du monde, d'en saisir les aspects lumineux. Se savoir enraciné dans ce côté du monde pour en côtoyer les aspects douloureux, sombres, sans se laisser entraîner par eux, sans avoir peur d'en être submergé.
Le malheur existe, oui. Et le bonheur aussi! Et je crois qu'il est possible de poser à côté du malheur un moment de bonheur juste pour rappeler que le bonheur existe.
Dans le fond, n'est ce pas tout aussi difficile de s'accrocher mordicus au bonheur, de le manifester malgré le malheur?
Montrer au malheureux la présence du bonheur ne va pas de soi. Que ce soit fait sans exagération, sans en forcer le trait, sans faire mal. Seulement rappeler à sa mémoire que si là, il y a malheur, ce n'est pas le tout.
As-tu remarqué combien certaines personnes prises dans le malheur réduisent leur monde à ce malheur? Et combien l'état de bonheur peut coexister à côté du malheur?
Il y a des chemins qui mènent à cet espace où coexistent les deux et où réside aussi la possibilité de choisir de s'abreuver autant que faire se peut à la source du bonheur.
Ce sont des chemins qui ne vont pas de soi, qui sont quelquefois ardus; ce sont des chemins où il arrive de recevoir une pierre lancée par une souffrance trop forte et qui est scandalisée par l'évidence du bonheur.
mais ce sont des chemins qui existent, qui se cachent quelquefois dans les sous-bois, qui se rétractent quand un promeneur trop avide s'y présente.
Le chemin du bonheur ne peut coexister avec l'avidité.
Tiens, à propos de chemin, qu'en est-il de nos deux personnages? Sont-ils toujours dans le jardin?
3

L’homme sourit ; il se sentait fier d’être avec son petit fils, fier d’entendre les questions de l’enfant qui marquaient son intérêt et son intelligence.

- Les deux, Pierre ; tu es le jardin, tu es aussi le jardinier. Laisse-moi poursuivre, tu comprendras comment cela est possible. La terre du jardin que tu es, est destinée à recevoir et nourrir les graines qui tombent dedans. Une autre partie de toi, que tu connaitras de mieux en mieux à mesure que tu grandiras, est tournée, elle, vers l’acte de cultiver. Progressivement, tu choisiras par toi-même les espèces d’arbres, de végétaux que tu désires dans le jardin que tu es. Tu apprendras aussi à enlever certaines pousses qui viennent d’autres jardins, portées par les vents de la relation, avant qu’elles ne prennent trop d’espace. Année après année, les hommes cultivent ainsi leur jardin, choisissant jour après jour ce qu’ils y mettent, ce qu’ils récoltent, ce qu’ils font pousser pour eux et pour les autres. Le Grand-père prit la main de Pierre dans la sienne. Il sentait que cela faisait beaucoup pour l’enfant, mais, celui-ci d’une pression de sa petite main l’invita à continuer.

- Nous sommes tous des jardins et il pousse en nous des végétaux dont les graines partent avec le vent et se posent là où le vent les laisse, dans d’autres jardins. Également, dans des jardins tout proches du tien, poussent des arbres qui quelquefois font tomber des fruits de leurs branches dans ton jardin. Sais-tu ce que font les fruits quand ils tombent à terre ?

Non, mais je sais que nous les ramassons et que maman en fait des compotes. - C’est vrai, et quand nous ne les ramassons pas, ils pourrissent et les pépins qui sont à l’intérieur entrent dans la terre et germent et bien plus tard, elles donnent naissance à un nouvel arbre. Alors cet arbre grandit, donne des fruits et ainsi de suite.

- Magnifique ! Il y aura de plus en plus d’arbres fruitiers !

- Oui, c’est magnifique quand l’arbre donne de beaux fruits, bons à manger ; quelquefois pourtant, l’arbre donne des fruits amers, désagréables pour la consommation ; alors, ces arbres se multiplient de jardin en jardin et le risque est qu’ils envahissent tout si on ne les enlève pas.

- Que faut-il faire Grand-père ?

- Dans cette histoire, chacun apprend année après année à s’occuper de son jardin. Notre vie consiste à jardiner, à entretenir ce bout de terre que nous sommes si nous pensons à nous comme jardins, qui nous est confié si nous pensons à nous comme jardinier. Depuis que tu es né, comme tu ne savais pas encore t’occuper du jardin que tu es, ce sont tes parents, les adultes autour de toi, qui se sont occupés de semer certaines graines indispensables à la beauté du jardin, et ont aussi enlevé des graines qui venaient portées par tous les vents se poser en toi. Pourtant, les graines sont nombreuses, et le travail de jardinage intense, alors, toutes les personnes qui veulent être elles même, apprennent à enlever les graines dont elles ne veulent pas, déraciner des arbres qui prennent trop de place, trop de soleil aux autres. Elles apprennent à enlever les fruits de certains arbres qui poussent tout près des autres jardins pour que les fruits des branches ne tombent pas dans les jardins voisins.

- Tu veux dire que je suis responsable des graines et des fruits qui partent du jardin que je suis et qui iraient dans d’autres jardins ?


Le printemps incite à s'interroger sur la culture des fruits et des fleurs, des légumes et des herbes folles... Et à cultiver son jardin?

A demain, probablement.