Les bruits du bourg m'arrivent assourdis; la clarté dans mon bureau m'incite à penser promenade, chemins forestiers, actes du quotidien simples et riches de leur simplicité.
Et pourtant, je suis assis là, à écrire, et à aller doucement vers le lieu de ma joie. Connaître où réside la joie, oser la visiter le plus souvent possible. La joie aime les visites qu'on lui rend, et, elle nous le rend bien. Depuis quelques années, après avoir appris où elle habitait ma joie, j'ai appris à en être un visiteur assidu. Visiteur du matin, du mitan de la journée, du soir et même de la nuit. La joie est toujours là, disponible lorsque je gratte à sa porte. J'y gratte comme grattent les chats: Demandant dans le besoin, l'envie et, satisfaits ensuite, reprenant leur vie.
Pourtant, une fois que la joie nous a ouvert sa porte, une fois que nous l'avons visité à plusieurs reprises, la joie nous demande de la constance. Si nous remettons trop longtemps la rencontre, nous risquons bien de ne plus la trouver à son adresse.
Alors, nous devrons nous remettre en recherche et, retrouvant toute l'intensité de notre désir, nous irons encore et encore dans les lieux qu'elle a fréquenté dans l'espoir de la trouver. Quelquefois nous connaîtrons les affres de l'amoureux qui se pense éconduit, mais parce qu’amoureux, errer orienté par l'espoir que là, tout près la joie a fait sa nouvelle demeure.
Pour bien la chercher, nous aurons à apprendre les signes, les traces qu'elle laisse là où elle passe. Et comme tout amoureux, nous serons patients...

Et Pierre, et le Grand Père? -Ah oui, il est temps de les retrouver pour un petit moment...
2
- « Grand père, tu m’as dit que nous étions des jardins, je n’ai pas compris. Je sais bien que je suis différent du jardin et que le jardin est cet endroit où nous nous trouvons. »

La conscience de l’homme revint dans le moment présent ; le poids de son corps sur le banc, la perception de la chaleur dégagée par son petit fils à sa droite, la lumière et les couleurs qui scintillaient au travers de ses paupières mi-closes. Le bruissement du vent dans les feuilles et le murmure du ruisseau complétèrent les impressions venues de l’environnement.

- « C’est vrai, je t’ai dit que nous sommes des jardins ; pour être tout à fait juste, j’aurais du te dire : Nous sommes tous comme des jardins. » Il appuya sur la prononciation du mot « comme », pour marquer l’entrée dans cet autre espace, celui de l’imaginaire, celui aussi de la métaphore. Sa voix changea, se fit plus douce, plus profonde encore que d’habitude. Une voix qui semblait prendre sa source dans le ventre et trouver une fluidité, une douceur au passage de la gorge.

- « Quand un être humain naît, c’est comme un nouvel espace, un nouvel endroit qui nait dans le monde ; une nouvelle parcelle de jardin se déploie et prend sa place dans le grand monde, augmentant ainsi sa surface. Le monde grandit avec chaque nouveau jardin. Un jardin ne prend jamais la place d’un autre. Le monde, l’univers grandit. - C’est difficile grand-père ; cela veut dire que la Terre grandit ? - Oui, les jardins dont je te parle sont sur la terre, tu vois, par exemple il y a toi et il y a moi sur ce banc. Mais aussi, les jardins sont au-delà de ce que l’on en voit. Petit à petit tu vas comprendre. Quand tu es né, imagine, un espace de terre bien retournée, labourée s’est ouvert dans l’univers. Dans cette terre, il y avait déjà quelques pousses d’herbes, quelques graines de végétaux, quelques jeunes arbres. Cela venait du fait que ce jardin a grandi en partie dans le jardin de tes parents et celui de ta mère en particulier.

- Toutes les graines venaient de maman ?

- Non, elles passaient par le jardin de ta mère, portées par les vents du temps.

L’enfant fronçait les sourcils, à l’évidence, il ne comprenait pas tout, les images se bousculaient en lui ; ses jambes se balançaient d’avant en arrière, tentant semblait-il de disperser la tension que les mots du grand-père faisaient naître en lui. L’homme le regardait du coin de l’œil et décida de poursuivre.

- Au début, le jardin que tu étais n’avait pas de mur autour de lui. Il était ouvert aux quatre vents, à toutes les graines qui passaient et certaines se posaient sur lui.

- Aujourd’hui j’ai des murs ?

Le vieux perçut dans la question l’évidence que l’enfant avait accroché à la métaphore.

- Oui, ils ne sont pas encore très hauts. A mesure que l’on grandit, que l’on apprend la vie, que l’on s’en occupe, les murs s’élèvent et permettent au jardinier de s’occuper de ce qui pousse dans son jardin.

- Grand-père, je suis jardin ou jardinier ?

les questions des enfants savent nous ramener au réel, et, printemps ou pas, ce serait bien que la réponse suscite de nouvelles questions, non?
A demain, probablement.