Et tourner son attention vers ses signes, les feuilles des arbres, l'ensemble de la nature, une nappe de brume sur les prés, un vol d'oiseaux tendu vers le sud... Je me souviens de cette histoire:
A l'automne, la feuille de l'arbre prend conscience de sa mort prochaine.
Alors, elle est triste.
Mais si elle prend conscience qu'elle est l'arbre dans sa modalité de feuille, elle saura qu'elle fait partie du grand cycle de la mort et du devenir.
Elle acceptera sa condition et tombera doucement vers le sol, vers l'humus en devenir...
les chemins de l'Ubac

Aller vers l'hiver n'est rien, c'est se préparer à ses beautés, à cette période où la nature se repose et se prépare au printemps


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Grand-père s'assit silencieusement à mon côté. Nous restâmes ainsi longtemps côte à côte en silence. Aujourd'hui, quand je me remémore de tels moments, j'ai l'idée que grand père savait créer des bulles qui nous isolaient de l'habituel, du jeu d'action-réaction qui fait le quotidien de la plupart des gens. Il ouvrait des espaces de présent, libérés du passé et de l'avenir. Ces temps étaient le terreau de l'orientation des pensées qui venaient alors en moi, et aussi le terreau de l'homme que je devenais petit à petit. Il m'apprenait à m'isoler de l'agitation, des envies, et aussi de certaines pensées habituelles qui étaient autant de manière de nourrir des émotions comme la colère, l'envie, la jalousie de l'autre, l'injustice. Maintenant je dirais qu'il me formait à la méditation comme outil de gestion de mes réactions émotionnelles excessives, récurrentes. Nous étions là, silencieux au pied de l'arbre. Le temps une nouvelle fois s'était immobilisé. Ma respiration s'était régularisée. Je me sentais presque lourd, mes paupières se fermaient, je me sentais à nouveau bien. Au bout d'un long moment, grand-père m'invita alors à revenir un peu dans le passé. -Observe ce qui se passe en toi; reviens à tout à l'heure lorsque tu t'es assis en pleurant au pied de notre ami le chêne; dis-moi, que t'ont dit tes larmes? -Je me sens lavé grand père, je sens que mon intérieur a été lavé par mes larmes. -Certaines larmes lavent l'âme, elles déploient la poitrine, elles approfondissent le souffle; elles parlent aussi à la personne qui les verse... J'eus un frisson de tout le corps, un frémissement. Ma voix me sembla venir de très loin dans mon ventre, j'avais la sensation qu'elle emplissait l'ensemble de mon corps. -Tu es dans les espaces amoureux de la vie; tu ressens la vie; toute chose de la nature est aussi une part de toi, qui vit avec toi, et tu es responsable de ce que tu y fais. Tu n'es pas seul, l'abandon n'existe pas vraiment. Il est des séparations, il est des douleurs liées à ces séparations, mais la Vie ne t'abandonne jamais... A nouveau il y eut un espace de silence. Je repris:
-Grand père, tu me disais que l'amour qui soigne la peur se travaille.
-Que faisons nous Pierre? Observe bien: Nous parlions des peurs, de celle de l'abandon et de ce qu'elle génère dans la vie des personnes qui en souffrent. Et puis, alors que les traces de cette peur se réveillaient en toi, tu as ouvert ton cœur à ce qui t'entoure, à la beauté de cette forêt, à la voix de cet arbre qui soutient nos dos en ce moment. Tu as ouvert ton esprit à la pensée de tous ces gens qui subissent les choses sans les connaitre, qui souffrent par ignorance de ce qui est, par peur, par la vague conscience qu'ils ont de laisser les graines de souffrance qui sont en eux envahir le jardin des autres. C'est de cela que nous parlions. Tu as choisi d'éviter le plus évident qui aurait été la réaction émotionnelle d'accuser ces gens de ne pas faire ce qu'ils devraient, de ne pas s'occuper de leur jardin. Tu n'as pas voulu juger, accuser. Alors, cela a laissé la place à ta capacité à aimer, à voir quand même le beau, le doux. A ce moment là, c'est le chant de l'arbre que tu as entendu, c'est vers lui que tu as tourné ton attention. Tu t'es abandonné à ton ami l'arbre...
-Je me suis abandonné grand-père?
-Oui, c'est le même mot! S'abandonner est difficile parce que dans notre langue "s'abandonner" est proche de "abandonner". Pourtant, dans "s'abandonner", se trouve cette possibilité d'amour. C'est se soumettre; comme tu l'as fait, au grand courant qui t'a alors traversé. Si tu as abandonné quelque chose, c'est le fait de vouloir résister. Tu t'es soumis à ce qui était là et tu t'y es abandonné. Tu entends? "Être abandonné, abandonner" et à côté, "s'abandonner"...
-Les mots ne transportent pas la même émotions.
-C'est le principal apprentissage d'aujourd'hui: S'approprier un mot, comprendre comment la peur nous fait mettre le possible à l'extérieur de nous nous laissant dans une quête sans fin d'un bonheur qui ne demande qu'à passer la porte de notre cœur...Comment, ensuite, cette porte restant ouverte, tout l'amour du monde peut y pénétrer et alors...
-Alors nous ressentons l'amour que nous éprouvons pour les autres!
-Oui, et comme c'est de l'amour que tu sens en toi, que tu donnes, personne ne peut te le prendre, tu resteras riche de tout cet amour que tu donnes, tu ne te sentiras plus jamais abandonné...
Nous nous relevâmes, il m'entoura de ses bras et je me serrai fort contre lui. Le jour baissait et nous reprîmes le chemin de la maison.


Se reposer pour reprendre plus tard? Probablement...